Ouverture septembre

Critique Spectacle

Yongoyély de Création collective : notre avis

Yongoyély

Avec Yongoyély, la compagnie guinéenne Circus Baobab transforme la scène de La Scala Provence en rue de Conakry. Bruits de circulation, klaxons, cris, chants, parpaings et corps en mouvement : le spectacle plonge immédiatement le public dans un vacarme de vie. Porté par six femmes et trois hommes, ce cirque engagé met la puissance féminine au centre du plateau. Acrobaties, mât chinois, barre russe, fouet, pyramides humaines : tout impressionne. Derrière l’énergie, la joie et la virtuosité, une question demeure : comment faire du cirque un espace de résistance, de transmission et de liberté ?

Dans la fureur de Conakry

Avant même que l’on s’installe, la ville est déjà là. Elle nous précède. Dans la grande salle de La Scala Provence, les bruits de circulation envahissent l’espace : klaxons, cris, brouhaha, vacarme assourdissant. On ne s’entend presque plus. La rue de Conakry semble avoir débordé jusque dans la salle, entre les fauteuils rouges et le plateau. Elle était là avant nous, elle sera encore là après nous. Il ne reste plus qu’à entrer dans son rythme.

Puis les artistes prennent place. Neuf acrobates, se positionnent autour de blocs de ciment. La première image est saisissante : une femme devient le support central du groupe. Avec l’aide des autres, elle porte peu à peu les huit corps qui s’appuient sur elle, au-dessus d’elle, autour d’elle. Tout tient parce que chacun trouve sa place, mais c’est elle qui reçoit le poids du collectif. Les équilibres se construisent, se fragilisent, s’effondrent, recommencent. Une pyramide humaine s’élève, puis tombe. Rien ne paraît jamais totalement stable, et pourtant tout tient. Ou presque. C’est dans cette tension que Yongoyély trouve sa force : tomber, se relever, tenir ensemble.

Le spectacle avance comme une succession de défis. Acrobaties au sol, portés, mât chinois, barre russe, fouet, démonstrations de force : les numéros s’enchaînent avec une énergie folle. Par moments, les hommes se chahutent, se provoquent gentiment, jusqu’à ce qu’un saut spectaculaire vienne faire taire tout le monde. Le public retient son souffle, puis éclate. On est dans le cirque, oui, mais dans un cirque brut, direct, presque vital.

La force des femmes

Ce qui frappe surtout, c’est la place des femmes. Elles ne sont pas là pour accompagner. Elles portent, soulèvent, grimpent, chutent, se relèvent, recommencent. Elles chantent aussi, et leurs voix accompagnent certains numéros comme un souffle venu du fond du plateau. Dans Yongoyély, la puissance féminine n’est pas un discours posé sur la scène : elle est dans les corps.

À plusieurs reprises, cette force est mise à l’épreuve. L’une porte le poids des autres. Une autre tombe, puis une femme vient l’aider à se relever. Ce geste, presque simple, dit beaucoup. Il y a dans ces présences féminines une solidarité évidente, une forme de sororité physique. Elles tiennent ensemble, au sens propre comme au sens figuré. L’un des moments les plus impressionnants arrive autour du mât chinois, cinq femmes tiennent à bout de bras le poteau pendant qu’une sixième grimpe tout en haut. On regarde les bras, les jambes, les appuis, mais surtout la confiance absolue qui circule entre elles.

Et puis il y a le fouet. Une artiste s’avance, joue avec le public, le provoque presque. Elle le fait claquer au-dessus des têtes des premiers rangs. Le bruit est sec, violent, inattendu. On sursaute. Elle sourit. Là encore, tout est question de maîtrise : faire peur sans danger, impressionner sans perdre le contrôle, transformer un geste brutal en numéro d’adresse. Sur scène, les hommes ne disparaissent pas. Ils portent, sautent, voltigent, soutiennent. Mais ils sont en minorité, et cela change le regard. Dans beaucoup de spectacles de force, on attend les hommes au centre. Ici, ce sont les femmes qui prennent le plateau. Elles sont jeunes ou moins jeunes, souples, puissantes, acrobates, presque indestructibles. On se demande parfois si elles ont vraiment l’âge qu’elles annoncent. Elles donnent l’impression de ne pas vieillir, ou plutôt de vieillir autrement : dans la force, dans le mouvement, dans l’élan. Je me suis demandée si ce choix était une forme de contre-pied. Une manière de déplacer notre regard occidental, souvent habitué à voir le corps des femmes comme un corps fragile, surveillé, limité, regardé. Ici, il devient un corps d’action, de puissance, de soutien, de risque. Un corps qui porte les autres et se porte lui-même. Un corps qui avance.

Une danse de la bonne humeur

Yongoyély est un spectacle joyeux, mais pas léger. Derrière la fête, les chants, les couleurs et l’humour, il y a un sujet plus grave : celui du corps des femmes, des traditions qui pèsent sur elles, de ce qui les entrave et de ce qu’elles transforment en force. Circus Baobab ne choisit pas la plainte. La compagnie choisit le mouvement, la vitesse, la virtuosité. Elle fait de la scène un espace de lutte, mais aussi de fête.

C’est peut-être ce qui rend le spectacle si fort. On pourrait croire que le cirque sert seulement à impressionner. Ici, il sert aussi à raconter. Une pyramide qui s’écroule raconte la difficulté de tenir. Une femme qui relève une autre femme raconte la solidarité. Un saut incroyable raconte le défi. Un fouet qui claque raconte la peur, la maîtrise, la résistance. Circus Baobab est aussi un cirque social. Depuis Conakry, la compagnie travaille à transmettre les arts du cirque, à former, à ouvrir des chemins à des jeunes qui n’en auraient peut-être pas eu. Cette dimension se ressent dans la manière dont les artistes occupent la scène, mais aussi la rue. À Avignon, ils jouent des extraits dehors, vont chercher le public, créent du lien avant même que le spectacle commence. Ils viennent de la rue, et quelque chose de cette origine reste dans leur énergie.

On demandait une danse de la pluie pendant la canicule avignonnaise. Avec Yongoyély, on reçoit plutôt une danse de la bonne humeur, de la force et de la résistance. On sort de là un peu sonné, incapable de se plaindre trop longtemps de sa petite fatigue ou de ses petits tracas. Quand on voit ce que ces femmes sont capables de porter, de risquer, de donner, on reste bouche bée.

Yongoyély laisse une trace en nous, et sur nous. Par sa puissance, par ses chants, par ses corps, par cette manière de transformer la rue en scène et la scène en manifeste. C’est beau, fort, physique, généreux. Un spectacle qui donne envie de se lever, mais aussi de regarder autrement celles que l’on croit parfois trop vite fragiles.

Notre note
5,0/5
Affiche Yongoyély
🎭 Festival OFF 2026 · sur festivaloffavignon.com · Cirque contemporain

Yongoyély

Circus Baobab/R' en Cirk

📍SCALA PROVENCE (LA) — Scala 600
🕘14h25
📅Du 4 juillet au 25 juillet 2026 (19 représentations · relâche les 6, 13, 20)
⏱️1h10

« Après le triomphe international de Yé! retrouvez la troupe du cirque guinéen Circus Baobab dans Yongoyély »

Distribution
Auteur·ice : Création collective
Yann Ecauvre - Mise en scène Kerfalla Camara - Direction artistique Bambo Camara - Acrobatie Kadiatou Camara - Acrobatie Mamadama Camara - Acrobatie Yarie Camara - Acrobatie Mariama Ciré Soumah - Acrobatie M'mah Soumah - Acrobatie Diara Sourro - Acrobatie M'Mah Sylla - Acrobatie Amara Tambassa - Acrobatie Mohamed Touré - Acrobatie Richard Djoudi - Production Jean-Marie Prouveze - Création lumière Mehdi Azema - Création son Ludivine Reynier - Régie générale
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Critique rédigée par Mathilde Pallon
11 Août 2026 à 17h28

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