Critique Théâtre

Histoires de Crevettes de Pauline Kalker, Arlene Hoornweg, Herman Helle : notre avis

Histoires de Crevettes

Trois cents crevettes séchées, quelques planches, des tréteaux, des maquettes et des caméras : il n’en faut pas davantage à la compagnie néerlandaise Hotel Modern pour faire surgir au Théâtre du Rond-Point un monde entier. Un monde miniature où l’on travaille, aime, danse, consomme et meurt. Drôles et dérisoires, ces crevettes nous ressemblent terriblement. Et si, à force de les regarder s’agiter et malmener leur petit univers, c’était notre propre humanité que nous observions soudain de très loin ?

Histoires de crevettes : le petit théâtre de notre disparition

On la décortique, on la trempe dans la mayonnaise, on lui arrache la tête sans état d’âme. Rarement, en revanche, on se demande ce que pense une crevette.

Au Théâtre du Rond-Point, la compagnie néerlandaise Hotel Modern renverse joyeusement la perspective. Dans Histoires de crevettes, quelques centaines de petits crustacés séchés deviennent les habitants d’un monde miniature. Ils naissent, travaillent, boivent, dansent, font l’amour, se marient, vieillissent et meurent.

Et très vite, l’évidence s’impose : ces crevettes, c’est nous.

  • Le monde vu d’en haut

Il suffit parfois de changer d’échelle pour que tout ce qui nous paraît essentiel devienne étrangement dérisoire.

Une ville, une maison, un bistrot, un cimetière : tout tient ici sur quelques planches. Dans ces décors minuscules, les crevettes s’agitent avec le plus grand sérieux. Elles travaillent, consomment, désirent, se reproduisent, font la fête et enterrent leurs morts. Chacune semble absorbée par sa petite histoire, comme si rien n’existait au-delà du décor dans lequel elle évolue.

Comme nous.

Le rire vient de cette reconnaissance immédiate. Mais peu à peu, quelque chose se trouble. À force de contempler cette humanité miniature, une autre question surgit : et si quelqu’un nous regardait, nous aussi, de cette hauteur ?

Que verrait-il ?

Des milliards de petits êtres extrêmement occupés, convaincus de l’importance de leurs affaires, construisant des villes, creusant des routes, produisant, achetant, voyageant, consommant, tout en détruisant progressivement le décor même qui leur permet de vivre.

Voilà peut-être ce qui rend ces crevettes si contemporaines.

Nous savons que notre monde est fragile. Nous savons que les océans se réchauffent, que les écosystèmes s’appauvrissent, que des espèces disparaissent, que les ressources ne sont pas infinies. Et pourtant, nous continuons à nous affairer.

Comme les crevettes.

Le spectacle prend alors les contours d’une drôle de fable écologique, sans discours démonstratif ni leçon assénée. Il suffit de voir ces minuscules existences poursuivre leur chemin pour que notre propre agitation prenne soudain une dimension presque absurde : nous sommes capables de comprendre que nous détruisons une partie du monde dont nous dépendons et, simultanément, de continuer à le faire.

Quelle étrange espèce.

  • Sortir de sa carapace

Le choix de la crevette possède une ironie supplémentaire.

Comme les autres crustacés, elle grandit en muant. Sa carapace, qui la protège, finit par devenir trop étroite. Pour continuer à grandir, il faut l’abandonner.

L’image est belle, presque trop parfaite pour ne pas être prolongée.

Nous aussi vivons à l’intérieur de carapaces : nos habitudes, nos certitudes, nos façons de produire et de consommer, nos petites organisations sociales auxquelles nous finissons par nous identifier. Mais savons-nous encore muer ? Savons-nous abandonner ce qui nous protège lorsque ce qui nous protège commence aussi à nous enfermer ?

La crevette, elle, n’a pas le choix. Pour vivre, elle doit changer de peau.

Nous avons peut-être davantage de choix qu’elle. Et c’est précisément ce qui rend notre situation plus troublante.

  • Un monde fabriqué sous nos yeux

Mais Histoires de crevettes ne serait qu’une jolie métaphore si Hotel Modern ne lui donnait pas une forme théâtrale aussi singulière.

Sur l’immense plateau du Rond-Point, pas de décor monumental. Des planches, des tréteaux, des tables, des maquettes, des accessoires, des caméras, des câbles. Et, au milieu de tout cela, des interprètes au travail.

Pauline Kalker, Arlene Hoornweg et Herman Helle passent d’un décor à l’autre. Ils déplacent un élément, attrapent une crevette, installent une caméra, se penchent sur une maquette puis rejoignent déjà un autre coin du plateau. Arthur Sauer, lui, construit en direct l’univers sonore qui accompagne ces existences minuscules.

Cette circulation incessante fait partie du spectacle. Sur ce plateau immense, les corps humains semblent gigantesques à côté des petits mondes qu’ils fabriquent. Puis notre regard quitte les interprètes pour rejoindre l’écran et tout bascule : ce qui n’était qu’une crevette manipulée entre deux doigts devient un personnage ; quelques morceaux de décor deviennent une ville ; un geste minuscule devient une scène de vie.

Rien n’est caché. Nous voyons le truc et, pourtant, nous croyons à l’histoire.

C’est l’un des beaux paradoxes du spectacle.

Notre œil ne cesse de changer d’échelle. Nous regardons la main qui manipule, puis la créature qui semble vivre. Nous regardons la planche posée sur des tréteaux, puis le monde entier qui apparaît à l’écran.

Nous assistons simultanément à l’illusion et à sa fabrication.

  • Les dieux sont sur le plateau

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette situation.

Pour les crevettes, les interprètes sont presque des dieux. Ils les font naître, les déplacent, construisent leurs maisons, organisent leurs rencontres et décident de leurs catastrophes comme de leur mort. À tout instant, une main gigantesque peut entrer dans leur univers et bouleverser leur existence.

Mais nous, spectateurs, voyons les dieux.

Nous les voyons courir d’une maquette à l’autre, déplacer un décor, préparer une scène, fabriquer laborieusement cette illusion d’un monde autonome.

Et la question se retourne : si les crevettes ne voient pas ceux qui manipulent leur univers, qu’est-ce que nous-mêmes ne voyons pas du nôtre ?

Hotel Modern ne répond pas. Le spectacle préfère jouer avec ce vertige plutôt que le résoudre.

  • Le théâtre après la fin du monde

Il y a enfin quelque chose de très beau dans ce grand plateau presque nu.

Ces planches et ces tréteaux ont quelque chose de rudimentaire et de provisoire. Tout pourrait être démonté en quelques minutes. Nos villes, elles aussi, nous semblent solides. Nos immeubles, nos autoroutes, nos institutions, nos supermarchés, nos écrans : nous les regardons comme si tout cela avait toujours existé et devait toujours exister.

Pourtant, ce ne sont peut-être que des décors.

Nous les avons construits. Nous pouvons les transformer. Et nous pouvons aussi les détruire.

Lorsque les interprètes passent d’une maquette à une autre sur cet immense plateau, une image finit alors par apparaître : celle d’une humanité qui fabriquerait encore des histoires au milieu des restes de son propre monde.

Quelques planches, quelques tréteaux, quelques objets récupérés. Et des êtres humains qui continuent à jouer.

Peut-être est-ce cela qui touche finalement dans Histoires de crevettes. Derrière l’ingéniosité du théâtre d’objets et le comique de ces crustacés transformés en personnages, Hotel Modern accomplit quelque chose de très simple : réduire notre monde jusqu’à ce qu’il tienne dans le creux d’une main.

Alors nous pouvons enfin le regarder autrement.

Nous construisons, travaillons, aimons, consommons et dansons. Nous détruisons aussi. Puis nous mourons.

Et pendant que nous nous croyons gigantesques, le théâtre nous rappelle doucement que nous sommes minuscules : des crevettes persuadées que le décor leur appartient, alors qu’il nous faudrait peut-être apprendre, enfin, à changer de carapace.

• Lieu : Théâtre du Rond-Point (Salle Renaud-Barrault), Paris 8e

• Dates : Du 18 au 27 septembre 2026

• Durée : 1 heure et 10 minutes

Notre note
4,0/5
✍️
Critique rédigée par Thierry
21 Septembre 2026 à 21h59

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