Avec Nüwa - Réparer le ciel : mythe chinois en opéra Huai, le théâtre traditionnel chinois rencontre la robotique. Sur scène, une grande figure de la mythologie chinoise reprend vie : Nüwa, déesse créatrice de l’humanité, partie réparer le ciel pour sauver les hommes. Entre chants, costumes somptueux, divinités, jeux d’ombres et robots humanoïdes, la pièce tente un pari audacieux : faire dialoguer un art ancien, aujourd’hui menacé, avec une forme de modernité spectaculaire. Une proposition parfois déroutante, mais portée par une beauté visuelle indéniable.
Une déesse pour réparer le ciel
Dans la mythologie chinoise, Nüwa occupe une place immense. Wang Zhizhao, dramaturge et metteur en scène du spectacle, la présente simplement : « Nüwa est extrêmement célèbre en Chine. Elle est un peu comme Adam et Ève - elle joue le rôle d’Ève. » Selon la légende, c’est elle qui aurait créé les êtres humains à partir de la glaise. L’humanité serait donc, d’une certaine manière, son enfant. Et c’est justement parce qu’elle veille sur elle que la déesse accepte d’aller jusqu’au sacrifice.
L’histoire racontée sur scène est donc celle de Nüwa réparant le ciel. Après un déséquilibre cosmique, les éléments se déchaînent, les divinités s’affrontent, le monde menace de s’effondrer. Pour rétablir l’ordre, Nüwa entreprend un voyage périlleux à la recherche des légendaires pierres aux cinq couleurs. Le peuple se joint à elle pour les rassembler et les transporter. Mais la magie ne suffit pas. Pour créer la dernière pierre, Nüwa doit se sacrifier. Le ciel est réparé, l’équilibre revient, la terre est sauvée. Son courage et son amour pour l’humanité deviennent alors une légende éternelle.
Sur scène, cette figure mythologique apparaît dans toute sa majesté. Incarnée par une comédienne d’une grande élégance, Nüwa est entourée de personnages munis de drapeaux, qui traversent le plateau comme autant de présences divines. Les costumes, magnifiques, donnent immédiatement de l’ampleur au récit. Les couleurs, les coiffes, les tissus, les gestes codifiés : tout participe à cette impression d’un monde ancien qui se déploie sous nos yeux. Même lorsque la langue nous échappe, il reste la beauté des formes, la force du chant, la noblesse des silhouettes.
C’est sans doute ce qui rend l’opéra chinois si fascinant pour un regard occidental. On ne saisit pas toujours tous les mots, tous les codes, toutes les nuances. Mais quelque chose passe malgré tout. Le corps raconte, le visage raconte, le costume raconte. Les affrontements entre les dieux de l’eau, du feu, du vent ou des nuages deviennent presque des tableaux vivants. L’histoire avance parfois comme un rêve dont on ne comprend pas chaque détail, mais dont on ressent très bien la puissance.
J’avais découvert pour la première fois l’opéra chinois en 2023, et cette rencontre m’avait déjà marquée. Nüwa - Réparer le ciel est venu renforcer cet attachement. Il y a dans ces arts traditionnels une beauté qui ne semble pas vieillir. Quelque chose d’intemporel, de cérémoniel, de profondément séduisant. Les chants, les costumes, les postures, les apparitions successives des divinités : tout cela donne le sentiment d’assister à un art ancestral qui n’a pas pris une ride.
Des robots pour sauver un art menacé ?
La grande surprise du spectacle vient évidemment de la présence de deux robots humanoïdes sur scène. Ils apparaissent dès le début, puis reviennent vers la fin. Leur présence intrigue, amuse, déroute aussi. Dans la salle, une partie du public semblait ravie de les voir apparaître, presque électrisée par cette rencontre entre tradition et technologie. Pour ma part, leur présence ne me dérange pas tant qu’elle n’efface pas ce que je suis venue chercher : l’opéra chinois, les costumes, les chants, les corps, les gestes, les divinités qui traversent la scène. S’il faut parfois faire entrer des robots sur un plateau pour éveiller la curiosité de tous les publics, pourquoi pas. Mais à une condition : que la modernité reste au service de l’art ancestral, et non l’inverse. Sinon, le risque est réel : perdre une identité, changer une tradition jusqu’à la rendre méconnaissable. Et ce serait profondément triste. L’entretien avec Wang Zhizhao permet justement de mieux comprendre ce choix. Selon lui, le robot n’est pas un simple gadget scénique. Il joue « le rôle d’un conteur temporel, un personnage qui voyage à travers le temps ». Il prend la parole au début et sert de passerelle entre le public contemporain et ce mythe très ancien. Le metteur en scène l’assume : « Le public français accroche d’abord au robot, et nous espérons qu’à travers lui, il découvrira la mythologie chinoise. »
Le robot répond aussi à une nécessité dramaturgique. L’histoire originale compte beaucoup de personnages, et tous ne pouvaient pas être présents sur scène. Wang Zhizhao explique avoir confié au robot « quatre ou cinq rôles », notamment de grandes divinités comme Fuxi. Le robot devient alors témoin, narrateur, relais. Il raconte au public l’histoire de Nüwa réparant le ciel.
Mais derrière cette présence technologique, il y a surtout une urgence : attirer l’attention sur l’opéra Huai, ou Huaidiao, un art traditionnel en train de disparaître. Wang Zhizhao le dit avec une grande simplicité : « Ce mythe remonte à un passé très lointain et beaucoup de gens le méconnaissent. Mais surtout, nous voulons attirer l’attention sur le Huaidiao, car ce genre d’opéra traditionnel est en train de disparaître. »
C’est là que la pièce devient plus touchante. Les robots ne sont pas seulement là pour faire moderne. Ils sont là pour attirer le regard, provoquer la curiosité, ouvrir une porte. Le pari peut surprendre, et même laisser perplexe. J’aurais parfois aimé rester entièrement dans la beauté traditionnelle du spectacle. Mais il faut aussi entendre ce que cette proposition raconte : pour sauver certains héritages, il faut parfois accepter de les déplacer, de les confronter à d’autres langages, même lorsque ce dialogue paraît étrange.
Wang Zhizhao rappelle d’ailleurs que ce spectacle est son tout premier projet d’opéra traditionnel et sa première œuvre consacrée à la mythologie. Il ne s’agit pas d’une simple reconstitution, mais d’une tentative de transmission. La première mondiale a lieu en France, avant que le spectacle ne soit présenté au public chinois. Ce choix n’est pas anodin : la pièce s’éloigne de la tradition pure parce qu’elle cherche à ouvrir une porte.
Cette porte mène aussi à Handan, ville chinoise dont Wang Zhizhao parle avec fierté. Pour lui, ce nom n’est pas un simple point sur une carte. Handan, c’est une mémoire ancienne, une ville liée aux récits, aux légendes, aux chengyu, ces expressions idiomatiques chinoises nées d’histoires transmises au fil du temps. En reliant Nüwa à Handan, le spectacle ne raconte donc pas seulement une histoire de dieux et de pierres sacrées : il fait remonter tout un territoire, une langue, une mémoire.
Et puis il y a Cixian, rattachée à Handan, d’où vient le Huaidiao que Wang Zhizhao cherche aujourd’hui à faire connaître. Ce n’est pas un détail géographique : c’est le cœur battant du projet. Derrière Nüwa, derrière les robots et les pierres aux cinq couleurs, il y a surtout un opéra local menacé, né d’un territoire précis, et qu’il faut encore transmettre pour qu’il ne disparaisse pas.
La question de la transmission traverse toute la pièce. Wang Zhizhao parle de sa mère comme de l’une des rares représentantes de la neuvième génération d’héritiers de cet opéra. « C’est très triste de voir cet art s’éteindre », confie-t-il. Aujourd’hui, l’opéra Huai ne dispose plus de troupe officielle. Sa protection reste encore provinciale, pas nationale, et l’artiste espère que les médias pourront contribuer à faire connaître cet héritage, en Chine comme ailleurs.
C’est peut-être ce que l’on retient le plus en sortant de Nüwa - Réparer le ciel. Oui, la présence des robots peut surprendre. Oui, la barrière de la langue empêche parfois de tout saisir. Mais la beauté du spectacle, elle, ne demande pas de traduction. Nüwa avance, portée par son courage et son amour pour l’humanité. Autour d’elle, les chants, les costumes et les silhouettes parlent d’eux-mêmes. Et derrière cette déesse venue réparer le ciel, c’est tout un art qui demande encore à vivre.
Nous espérons sincèrement que cet opéra continuera à être transmis. En Chine, bien sûr, mais aussi au-delà. Parce que certains arts ne devraient jamais disparaître dans le silence. Il faut les voir, les raconter, les faire circuler, les offrir à d’autres regards. Nüwa - Réparer le ciel rappelle qu’un mythe ancien peut encore toucher un public d’aujourd’hui, même lorsqu’il arrive jusqu’à nous par des chemins inattendus. Et si les robots restent, à mes yeux, discutables dans leur intégration, ils auront au moins eu ce mérite : attirer l’attention sur un monde que l’on aurait tort de laisser s’effacer.
Nüwa – Réparer le ciel Mythe chinois en opéra Huai
Cixian Hongyi Huaidiao Culture and Art Center / Hebei Bangzi Opera Theatre of Hebei Province
« Le mythe de Nüwa est interprété par l'opéra Huaidiao, un genre traditionnel chinois en voie de disparition. »