Peines perdues raconte l’histoire d’un détenu qui sort de prison après avoir purgé sa peine et rejoint sa femme, qui l’a attendu pendant plus de vingt ans. Dans ce nouveau village, il est vite confronté au regard de l’autre, au jugement et à ces choses imperceptibles qui changent dès que le passé refait surface. La pièce nous invite à prendre du recul : comment réagirions-nous à leur place ? Quel regard avons-nous sur les autres ? Qu’est-ce qui nous autorise à juger si vite ? Peines perdues met les pieds dans le plat sur un sujet encore trop tabou.
Ca y est ! C’est le grand jour pour Christine. Après s’être préparée et avoir remis son bar en état de marche, elle reçoit ses fidèles clients, dont Didier, l’agriculteur un peu bourru, et Sophie, la fille de Didier, qui aide également au bar. Aujourd’hui, si tout semble ordinaire pour les villageois, ça ne l’est pas pour Christine. Elle attend le retour d’Alain, l’homme avec qui elle s’est mariée vingt ans plus tôt, mais qui a dû partir purger sa peine en prison. Selon elle, il aurait été accusé à tort. Mais peu importe : il sort aujourd’hui, et ses fidèles amis ne comprennent pas qu’elle n’ait jamais parlé d’Alain, ni de ses visites conjugales à la prison tous les dimanches…
Tout de suite, le naturel de Didier reprend le dessus. Il n’a pas encore vu l’ex-détenu que son avis est déjà tout fait : « la prison ça change un homme, ça le rend mauvais! ». Sa fille, Sophie, elle, cherche à comprendre le secret de Christine et cette histoire d’amour qui a su tenir au fil des années.
Alors qu’Alain prend ses marques dans ce bar qui est aussi la maison de Christine, il est mis à l’épreuve par les villageois : ils attendent de voir pour savoir. Attention, Christine rappelle Didier à l’ordre : s’agit-il de « jauger ou de juger » ? Didier lui répond : « c’est quoi la différence ? ». La tension de cette pièce à quatre personnages est déjà bien installée lorsqu’un incident bouleverse la vie du village. Évidemment, les regards se tournent vers le coupable idéal, déjà tout désigné : Alain. La situation s’emballe, on perd pied. Qui est vraiment coupable ? Qu’advient-il d’un homme qui sort de prison, que ce soit en son for intérieur ou au regard de la société ?
Comme un goût de terroir
Habilement construite, la pièce ne ménage aucun temps mort. Le public reste suspendu à l’intrigue. On pense à ces téléfilms de France 2 ou France 3, du type Meurtres à…, où le terroir français croise des figures humaines hautes en couleur. Mais derrière cette apparence familière, la pièce porte quelque chose de plus universel : elle s’adresse à tous, qui que nous soyons, dans nos préjugés, nos idées préconçues et notre rapport à l’autre.
Les personnages de Didier et Alain, bien qu’opposés, ont été travaillés avec le même soin. Alain incarne un homme détruit, fragile, mais qui a su, et sait toujours, défendre son honneur. Didier, lui, incarne parfaitement ceux qui sont étroits d’esprit, qui décrètent « je n’aime pas! » avant même d’avoir goûté au plat, et qui partent du principe que si leurs vaches vont mal, c’est forcément la faute d’Alain. Pour fonctionner, la pièce n’a besoin que de quatre comédiens. Didier est la voix du village : il les représente tous. Dans les cancans, les racontars, les préjugés, la manière de réagir et d’interpréter, on ne voit pas les villageois sur scène, mais on se les imagine très bien tous derrière lui.
Ni tout blanc ni tout noir
Il y a quelque chose d’imperceptible qui nous met mal à l’aise dès l’entrée en scène d’Alain. Est-ce l’animosité de Didier envers cet ancien détenu ? Ou est-ce justement Alain qui nous met, nous, public, en état de méfiance ? Dans tous les cas, la tension est palpable ! La pièce ne se tisse pas seulement à travers la relation Didier-Alain, mais aussi à travers celle de Christine et Alain. Que reste-t-il d’un amour après vingt ans de séparation ?
Des questions plus profondes sont alors abordées. Marie Nardon et Patrick Zard, qui ont coécrit la pièce, ne montrent pas seulement le sommet de l’iceberg. Ils s’intéressent aussi à ce que l’on voit moins : le rôle d’épouse quand le mari est en prison, les sentiments mis à l’épreuve, le retour d’un homme et d’un couple à une vie normale. Sans oublier l’appréciation de ces petits riens ordinaires, pourtant nouveaux pour un ex-détenu.
Heureusement, l’humain l’emporte toujours, et la leçon de morale n’est jamais très loin : il faut apprendre à balayer devant sa porte avant d’aller se mêler des affaires des autres, mettre de l’eau dans son vin pour devenir quelqu’un de meilleur, et essayer de voir plus loin que le bout de son nez. En quoi sommes-nous bons ou mauvais ? La pièce montre, une fois de plus, que l’être humain n’est ni tout blanc ni tout noir, mais un mélange des deux. Avec ce goût de terroir et l’humain au cœur du propos, Peines perdues possède une saveur particulière. Nous finirons avec cette réflexion que Marie Nardon nous a confiée à la fin de la représentation : « est-ce qu’un homme ordinaire est plus honnête qu’un homme en prison ? ». À vous de vous faire votre avis…
Peines Perdues
auteur⸱ices
« Une comédie dramatique qui nous touche autant qu'elle nous interroge sur nos doutes, nos attentes, nos choix. »