Ouverture septembre

Critique Théâtre

1,2,3 Poquelin de Molière : notre avis

1,2,3 Poquelin

À la Carrière de Boulbon, la compagnie belge tg STAN transforme 1, 2, 3 Poquelin en une expérience théâtrale jubilatoire. Sans céder aux artifices, elle fait du texte, du corps des interprètes et du plaisir du jeu les moteurs d’un marathon où Molière apparaît plus libre, plus drôle et plus contemporain que jamais.

Lorsque Molière jouait ses pièces dans les plus prestigieuses cours de France, pouvait-il imaginer que, plusieurs siècles plus tard, elles seraient jouées sous la forme d’un marathon ? Quatre pièces en une soirée, dans un décor qui rend hommage aux conditions de représentation de l’époque, lorsque le théâtre se jouait moins dans des salles que dans des cours ou des jardins.

La compagnie belge tg STAN investit la Carrière de Boulbon, un lieu qui accueillait déjà le théâtre en 1985 avec Peter Brook et son mythique spectacle de neuf heures. Certes, tg STAN ne vous retiendra pas toute la nuit, mais la compagnie propose une véritable immersion moliéresque, une traversée de 4 h 30 dans la langue de Jean-Baptiste Poquelin.

Dès votre arrivée, les interprètes sont déjà présents. Ils se préparent, se concentrent, mais surtout ils vous observent. Pendant quelques minutes, ce sont eux qui regardent leur public s’installer avant que les rôles ne s’inversent. Une fois la représentation commencée, ils ne vous laisseront plus reprendre votre souffle.

Le dispositif scénique évoque une esthétique de chantier, un praticable de bois, deux escaliers en fond de scène, un troisième au centre, davantage escabot que véritable escalier. Une contrainte supplémentaire qui met à l’épreuve la dextérité des interprètes. Un rideau rouge suspendu à un échafaudage, de grands lustres en bronze hissés à la seule force des bras : autant de gestes qui rappellent les techniques d’un théâtre où tout se fabriquait à vue. Ici, ni écrans, ni vidéos, ni fumée, ni débauche de lumières laser. Le texte et le jeu suffisent. Mieux encore, tout artifice viendrait détourner l’attention de l’essentiel. La compagnie connaît parfaitement son échelle d’intensité et la fait varier avec une remarquable précision.

Les costumes sont sans doute l’endroit où la troupe affirme le plus clairement sa contemporanéité; l’audace est assumée. Les corps masculins se dénudent, les regards portés sur eux se décomplexent, tandis que les femmes restent habillées. Un renversement réjouissant de la nudité féminine, si souvent érigée en norme dans l’histoire de l’art. Ici, Le Malade imaginaire porte un pull jaune canari, un bas (parodie d’un pantalon), un speedo et des chaussures pointues. Les hommes deviennent les objets du ridicule, et Molière apparaît soudain comme un étonnant précurseur d’une réflexion sur les rapports de domination. Son texte semble d’une modernité désarmante. Bien sûr, Molière s’attaque à la noblesse et aux faux savants. Mais chez tg STAN, c’est aussi le masculinisme de ses personnages qui est constamment tourné en dérision. Les costumes, comme le travail sur les corps, déplacent notre regard et ouvrent une nouvelle lecture de l’œuvre.

Les interprètes se détachent parfois du texte pour laisser parler leur corporalité, qu’ils maîtrisent avec une impressionnante précision. Ils réhabilitent le geste « inutile » : monter puis redescendre de l’escabeau alors qu’un détour serait plus simple, partir pour revenir aussitôt. Autant de mouvements que l’on chercherait souvent à éliminer dans une mise en scène, mais qui deviennent ici de véritables ressorts comiques. Le rire surgit autant d’une démarche, d’une posture, d’une montée soudaine dans les aigus que d’un rythme parfaitement maîtrisé, où chaque mot semble trouver exactement sa place.

Tout est vivant. Et vous aussi, vous vivez ce marathon de 4 h 30 avec eux. La compagnie réinvente également une figure presque disparue : le souffleur. Chaque interprète occupe cette fonction lorsqu’il quitte momentanément le plateau. Mais le souffleur n’est jamais un simple accessoire. Très vite, on ne sait plus distinguer ce qui relève de la nécessité, de l’improvisation ou du jeu. Les oublis sont-ils réels ? Tout est-il minutieusement écrit ? tg STAN entretient ce doute avec une virtuosité réjouissante et joue constamment avec notre perception de la représentation. Même lorsque les comédiens s’adressent directement au public, ils nous ramènent, l’instant d’après, dans l’univers de Molière avec une fluidité déconcertante.

Aller voir 1, 2, 3 Poquelin, c’est assister à une démonstration de virtuosité théâtrale. Mais une virtuosité qui ne cherche jamais à exclure. Inutile d’arriver muni d’un bagage universitaire sur Molière, tg STAN rend cette langue accessible sans jamais la simplifier. La troupe prend un plaisir manifeste à faire revivre ces grands classiques sans jamais les muséifier.Si vous souhaitez découvrir Molière, ou simplement mesurer à quel point son théâtre demeure vivant, cette ode à Poquelin est une évidence. Toujours au bord de l’excès, la compagnie ne basculera pourtant jamais dans le trop.

Crédits photo: © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Notre note
5,0/5
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Critique rédigée par Elisabeth Kyriakou
29 Juillet 2026 à 18h18

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