D’après le récit de Ron Jones et le roman de Todd Strasser, Marion Conejero adapte « La Vague » dans une proposition scénique sous haute tension. Entre scénographie modulable, pulsations électro et proximité physique avec le public, ce spectacle coup de poing dissèque avec une brutalité salutaire la naissance des régimes autoritaires au sein d’une jeunesse en quête de repères.
Une salle de classe épurée : six tables métalliques, un tableau noir. Le cadre semble familier, presque inoffensif. Pour faire comprendre à ses élèves la genèse des dictatures, un professeur d’histoire décide de mettre en place une expérience pratique articulée autour de trois piliers : La force par la discipline, La force par la communauté, La force par l’action. En cinq jours à peine, le jeu pédagogique bascule dans l’engrenage totalitaire.
Une mécanique scénique sous tension sonore et lumineuse
La force majeure de cette adaptation réside dans son univers plastique et sonore. Loin du simple drame psychologique, Marion Conejero transforme le plateau en une arène étouffante. Les changements de jours sont rythmés par une bande-son électro-urbaine percutante, tandis qu’un bruit sourd et continu (évoquant le brassage lent de pales d’hélices) s’installe dans la salle comme un acouphène d’angoisse, image de la mise en place du système totalitaire.
À mesure que le mouvement de « La Vague » gagne la classe, les lumières déclinent vers des pénombres inquiétantes avant de basculer dans un rouge sang lors des scènes de violence, zébrées par des éclairages stroboscopiques. Le spectateur ne regarde plus le fascisme naître : il le subit visuellement.
De la solitude du harcelé à l’ivresse du pouvoir
Sur le plateau, la dynamique de groupe est disséquée avec justesse. La pièce met en lumière la vulnérabilité d’un adolescent isolé et en perte d’identité. Le personnage de Tim, élève marginalisé et victime de cyberharcèlement, trouve dans le mouvement l’illusion d’une protection et d’une dignité nouvelle, devenant le soldat le plus zélé de la dictature naissante. Face à lui, la figure de Lola incarne le sursaut éthique et la résistance individuelle, distribuant des tracts anti-Vague au péril de sa propre sécurité.
L’une des grandes réussites du texte est le traitement du professeur. Aveuglé par la réussite de son dispositif, enivré par l’obéissance absolue de ses élèves, l’adulte devient le jouet de sa propre création, basculant du statut de pédagogue à celui de despote ordinaire.
Pourquoi le théâtre surpasse ici le cinéma
Si le film allemand de 2008 avait marqué les esprits, la scène théâtrale apporte une dimension immersive inégalable. En faisant sortir les comédiens du plateau pour investir les travées et les escaliers de la salle, la mise en scène supprime la distance de sécurité du spectateur. On se retrouve littéralement pris au piège à l’intérieur de cette classe en folie.
Servie par une distribution jeune et habitée (Rosalie Comby, Marion Conejero, Anthony Jeanne, Thomas Silberstein, Alexis Tieno et Mathurin Voltz), cette version de La Vague dépasse l’exercice de mémoire. Elle tend à notre époque un miroir d’une actualité brûlante sur la rapidité avec laquelle le désir d’appartenance peut balayer la liberté de penser. Un choc théâtral viscéral et indispensable.
La Vague
auteur⸱ices
« Dans une salle de classe, un simple jeu bascule. En cinq jours, un mouvement fasciste est né. »