En signant à quatre mains le texte de « Dysfonctionn(elles) », les autrices Élisabeth Gentet-Ravasco et Fanny-Gaëlle Gentet dissèquent les non-dits et les violences invisibles qui cimentent les familles bourgeoises. Mis en scène par Stephen Szekely, ce repas de famille qui dérive vers le thriller psychologique s’impose comme l’une des propositions les plus intenses et les mieux interprétées de la saison.
Tout commence par un effondrement. Envoyée en mission à l’étranger, Joséphine vacille sous le poids d’un épuisement que l’on attribue un peu trop vite à la fatigue du terrain. Mais la source du mal est plus profonde : un traumatisme transgénérationnel enfoui s’est réveillé. De retour en France, épaulée par sa cousine Oxana et sa tante Céline, elle entreprend de reconstituer le puzzle de leur histoire commune. Sur scène, le présent et les souvenirs s’entrelacent à travers des projections vidéo sur une grande toile blanche, dessinant les contours d’un repas de famille d’apparence ordinaire chez la grand-mère.
La complicité initiale entre les deux cousines, qui s’amusent à moquer les grognements de leur aïeule, pose les bases. Pourtant, derrière les rires et les souvenirs d’enfance, qui apparaissent comme l’unique ciment de cette tribu, les premières fissures apparaissent.
Une table de repas comme champ de bataille social
La mise en scène de Stephen Szekely excelle à traduire la violence des rapports de classe au sein de la sphère intime. La réussite financière des uns devient une arme pour rabaisser les autres. Les piques gratuites, les remarques assassines et les vacheries se déversent sur le plateau avec une fluidité venimeuse. Le texte capture cette lâcheté collective à travers une réplique d’un grand cynisme :
« C’est plus facile de détester que de réfléchir. »
L’élément perturbateur de ce fragile équilibre vient de l’oncle. En ramenant à sa table une invitée imprévue, il jette une véritable pierre dans le jardin secret de la famille. Cette présence inattendue réveille les spectres du passé. La figure de la grand-mère tyrannique, pivot de cette omerta, trouve une incarnation scénographique brillante : elle est matérialisée par une simple tête de mannequin à foulard, manipulé à tour de rôle par les trois comédiennes. Une trouvaille visuelle qui montre comment le poids des ancêtres pèse sur la tête de chaque descendante.
Quand les mensonges se répandent à nos pieds
Au fil des minutes, le repas de famille dérive vers le thriller psychologique pur. Le dispositif scénique se tend lorsque les comédiennes rompent le quatrième mur pour prendre le public à parti, le transformant en témoin de cette mise à nu. La pièce interroge les choix que l’on fait pour survivre et la fragilité de nos constructions sociales. Même les relations que l’on croit indestructibles peuvent vaciller au moindre coup de vent lorsque les fondations reposent sur le mensonge.
Le dénouement, glaçant, lève le voile sur trente ans de secrets accumulés. En refusant la loi du silence historique qui impose aux femmes de se taire pour préserver l’ordre bourgeois, « Dysfonctionn(elles) » exprime un « besoin de raconter le désordre dans l’ordre » pour enfin avoir moins peur. Porté par une interprétation magistrale de Véronique Augereau, Meaghan Dendraël et Clara Symchowicz, ce spectacle d’une honnêteté brute secoue le spectateur en profondeur. Une œuvre nécessaire sur l’émancipation et la fin du silence.
Dysfonctionn(elles)
auteur⸱ices
« Secrets, non-dits, culpabilités et blessures au sein d’une famille. »