En adaptant le roman épistolaire de Lydie Salvayre, le metteur en scène Dominique Lurcel s’attaque à un monument du patrimoine littéraire mondial : Don Quichotte. Conçue comme une lettre ouverte à Cervantes, la pièce réhabilite le célèbre chevalier à la triste figure pour en faire le symbole de la résistance face à l’asservissement. Une proposition noble et intellectuellement stimulante, dont le minimalisme scénique peut parfois étirer le temps.
Le dispositif s’ouvre dans le calme feutré d’une solitude choisie. Dès l’entrée du public, une femme est installée seule en scène. Elle lit, boit du thé, suspendue dans un espace-temps protecteur. Cette interprète, c’est Élise Moussion, qui s’empare des mots de Lydie Salvayre pour engager une joute mémorielle et critique avec l’ombre de Miguel de Cervantes. Le point de départ est une relecture politique du chef-d’œuvre de 1604 : et si l’auteur espagnol n’avait pas simplement voulu ridiculiser son héros, mais plutôt masquer sa propre indignation derrière le bouclier de la folie ?
Sur le plateau, la sobriété est totale. Un tapis, une théière, une tasse et un tabouret suffisent à matérialiser ce salon de pensée. Le spectacle repose entièrement sur la force du verbe.
Don Quichotte comme miroir de nos crises contemporaines
La réussite du texte est de démontrer pourquoi, quatre siècles plus tard, la figure de Don Quichotte reste d’actualité. Pour l’autrice, le vieux chevalier n’est pas un fou déconnecté du réel, mais un visionnaire qui perçoit la vérité du monde à travers le territoire de ses songes. Là où la société ne voit que des moulins, lui voit les injustices, l’asservissement et le cynisme d’une époque qui piétine les valeurs les plus nobles.
La mise en scène multiplie les passerelles avec notre propre actualité, parsemant le récit de répliques cyniques et de pointes d’humour mordantes qui font ricaner la salle. À travers cette défense passionnée de l’idéalisme, le spectacle rappelle la nécessité de l’amour et de la solidarité pour affronter la sécheresse du monde, une idée résumée par cette jolie formule :
« Un chevalier sans amour est comme un arbre sans famille. »
Un moment de haute littérature aux limites du théâtre
Pourtant, malgré la beauté évidente de la langue et la sincérité absolue d’Élise Moussion, le spectacle se heurte aux limites de sa propre forme. En choisissant un dispositif aussi statique, proche de la lecture publique théâtralisée, la pièce souffre de quelques longueurs. Le manque d’action dramatique et de mouvement sur le plateau étire la représentation et peut perdre en chemin une partie de l’auditoire.
En définitive, « Rêver debout » s’adresse en priorité aux amoureux de Don Quichotte et aux passionnés de débats littéraires. C’est un spectacle sérieux et rigoureux, qui brille par son intelligence textuelle mais reste un peu trop sage sur le plan purement théâtral. Un bon moment de culture, à découvrir pour la pertinence de son message et la tenue de son interprétation.
Rêver Debout
LES PASSEURS DE MEMOIRES
« Dans un style jubilatoire, une déclaration d’amour à Don Quichotte, à la littérature et à l'Utopie »