Adaptée du roman éponyme de Joy Sorman, la pièce « À la folie » plonge le spectateur au cœur du quotidien d’un hôpital psychiatrique. Loin des clichés sensationnalistes, ce huis clos anatomique livre un constat d’une lucidité brute sur notre société, là où la détresse humaine se heurte désormais à des grilles budgétaires et managériales déshumanisantes. Une œuvre politique et immersive.
Le dispositif nous saisit d’emblée. Point de frontière étanche ici : le spectacle commence au milieu même du public, brisant la distance de sécurité que l’on s’impose face à la souffrance psychique. Quatre comédiens habitent le plateau. Par un choix de mise en scène, ils alternent entre le rôle du soignant et celui du soigné. Ce trouble identitaire pose immédiatement la question centrale de l’œuvre : d’où vient la folie ? Est-elle une altération biologique ou un ultime mécanisme de défense face aux traumatismes du monde extérieur ?
Dans ce tableau clinique, les scènes s’enchaînent sans concession. On y croise des esprits brisés, à l’image de ce patient persuadé de travailler pour la DGSE, ou de cet autre qui confie dans une clarté désarmante : « Je souffre de schizophrénie mais je ne me sens pas malade ». La langue, poétique et tranchante, culmine dans cette formule suspendue : « Moi, je chevauche le vide ».
Une esthétique de l’enfermement et du temps suspendu
La mise en scène adopte des codes résolument contemporains, matérialisés notamment par des séquences de danse désarticulée, métaphores physiques de corps qui ne répondent plus aux normes sociales. Le rythme de la pièce, marqué par des étirements temporels et des répétitions, pourra surprendre. Mais ces choix, loin d’être des faiblesses d’écriture, traduisent avec exactitude la réalité de l’enfermement. La vie en unité psychiatrique est faite de ces longueurs administratives, de cette attente monotone que la mise en scène nous force à éprouver. Ce n’est pas une pièce agréable, et c’est là sa plus grande vertu. Le texte refuse le confort du divertissement pour nous tendre un miroir. À travers l’évolution du médecin face à son service, c’est l’effondrement de l’institution que l’on observe en direct. Les formules du praticien oscillent entre poésie du désespoir et aveu d’impuissance : « Ici, on tente de retenir la marée noire de la folie. » « Les malades, c’est comme les cerfs-volants, on navigue à vue. »Du patient à l’usager : le procès de la dérive managériale
Le véritable cœur politique de « À la folie » réside dans la dénonciation d’un système kafkaïen. Le constat est sans appel : sous le poids des logiques budgétaires, le malade a perdu son statut de sujet pour devenir un simple « usager » au sein d’une machine administrative froide. Le médecin lui-même se retrouve pris au piège de cette bureaucratie comptable, en venant à poser cette question : « Ça veut dire quoi, aller mieux ? » Cette création bouscule nos certitudes. En interrogeant les contours de notre propre normalité, elle s’impose comme un cri d’alarme indispensable sur l’état de nos services publics et le traitement de la vulnérabilité humaine.
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À la folie
Cie On Peut
« Une plongée brute dans l’univers psychiatrique contemporain. »
Distribution
Auteur·ice : D'après Joy Sorman
Caroline Loeb - Mise en scène
Marjorie Ascione - Chorégraphie
Mourad Boudaoud - Interprétation
Cécile Chatignoux - Interprétation
Gigi Ledron - Interprétation
Caroline Loeb - Interprétation
Caroline Loeb - Adaptation théâtrale
Youness Anzane - Collaboration artistique
Franck Thévenon - Création lumière
Philippe Prohom - Musique
Pascal Zelcer - Presse