Critique Spectacle

Trio 3.0 – La douceur a ses stratégies, d'Eve Magot de Ève Magot : notre avis

Trio 3.0 – La douceur a ses stratégies, d’Eve Magot

Comment faire de la douceur une force de résistance dans une société qui ne cesse de marginaliser certaines existences ? C’est autour de cette question que se construit Trio 3.0 – La douceur a ses stratégies, une création d’Ève Magot présentée au Théâtre de l’Élysée dans le cadre du festival FACT, Festival d’Art Contemporain Trans. Sur scène, trois femmes trans mêlent danse, performance et récit pour donner corps à des expériences traversées par la violence, les discriminations et l’invisibilisation, mais aussi par le désir, la solidarité et la nécessité de faire collectif. Sans chercher à justifier leurs existences ni à les rendre plus acceptables, elles déplacent le regard du public et interrogent la place qui leur est accordée, sur scène comme dans la société.

Pas d’artifices. Le plateau est blanc, une table de mixage trône en fond de scène côté jardin, quelques LED colorées posent des taches de lumière autour du plateau. Les performeuses sont déjà là quand on entre : elles installent d’emblée une ambiance d’intimité, comme si l’on se connaissait déjà, nous invitent dans leur monde à elles. Une attention particulière est portée à ce que le trio nomme « les règles du jeu », consentir à ce qui va nous être présenté. Elles nous alertent sur la nudité, la proximité avec le public, la question du consentement plus largement ; l’essentiel étant que le public se sente libre de circuler, de partir si un malaise l’envahit. L’intimité est ici si appuyée qu’on se croirait presque dans un cercle de parole associatif, le théâtre passant au second plan.

Le premier témoignage arrive tout en douceur, d’une bienveillance et d’une tendresse absolument exceptionnelles. C’est un grand remerciement à toutes celles qui accompagnent les femmes trans dans leurs questionnements, leurs douleurs, leurs transitions : un hommage, à celles qui soutiennent, tout au long des vies embusquées par la raideur sociétale. La musique l’accompagne, la table de mixage est un personnage à part entière, toujours présente à travers le son. Le trio construit une réelle ambiance sonore qui nous aspire un peu plus dans leur monde.

Elles échangent leurs places à tour de rôle pour que chacune s’exprime, avec des interludes d’expression corporelle qui tiennent du début d’une recherche. Ces corps que la société persiste à invisibiliser trouvent sur le plateau un espace pour s’exposer et faire entendre autre chose que des mots. Leur mise à nu constitue l’un des gestes les plus forts de la performance. Pourtant, c’est précisément dans ces moments que les interprètes semblent les moins assurés. Une retenue affleure, comme si le corps peinait encore à prendre le relais de la parole. Cette hésitation, loin d’être dénuée d’intérêt, pourrait devenir une véritable matière théâtrale. En espérant que la création continue d’évoluer et ose s’y confronter davantage, en poussant plus loin l’exploration physique qu’elle amorce.

Le deuxième témoignage, poignant, vous met devant une multitude de faits de ce que c’est qu’être trans. Écrit à la première personne du singulier, « Je suis la trans qui… » s’impose comme un oratorio pour toutes les trans. Une multitude d’adjectifs qui se complètent et s’opposent déferlent sans jamais perdre de sens. On vous invite à vous demander : « ce qui est violent, c’est que je le vive ou que je le dise ? »

Le climax suit ce deuxième témoignage, la musique explose, nous plonge dans une ambiance techno nocturne. Soulignons au passage la qualité de la création sonore, qui prend parfois le dessus sur les performeuses. Un petit manque, justement, là où l’on voudrait que tout pète. Comme si elles n’arrivaient jamais à se débarrasser de leur timidité.

La performance se termine sur le troisième témoignage, vrai moment d’échange avec le public : l’artiste parle de masturbation en détabouisant le sujet, puis vous invite à vous demander « qu’est-ce que c’est qu’être trop ? ». C’est d’une honnêteté sans précédent : elle est là, telle qu’elle est, sans chercher à se couvrir d’artifices, de mise en scène ou de voix d’emprunt. Elle nous parle en tant que personne de ses inquiétudes, de ses traversées, de la dépression, mais toujours avec beaucoup d’humour et de douceur. La tendresse ne quittera jamais cet espace. Elles nous invitent tous et toutes, comme elles le disent dans la performance : « à exister sans être dépourvu d’amour ».

Des espaces, comme celui que font exister le Théâtre de l’Élysée et le festival FACT, sont essentiels pour donner une place à des artistes qui nous parlent de réalités encore trop marginalisées par notre société et, par conséquent, par les institutions culturelles.

Cet espace qui leur est offert pour nous inviter dans leur monde nous offre, à nous spectateur.ices, la possibilité de nous ouvrir à des dimensions différentes de celles dans lesquelles nous évoluons et c’est en cela une des missions centrales du théâtre.

Notre note
3,5/5
✍️
Critique rédigée par Elisabeth Kyriakou
29 Octobre 2026 à 20h57

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