Critique Théâtre

Dans le ventre des cerveaux de Jules Sagot et Christophe Montenez : notre avis

Dans le ventre des cerveaux

Un spectacle où vous n’êtes pas un spectateur passif : vous êtes invités à raconter des souvenirs, applaudir, donner votre avis et même déguster. Si vous voulez voir à quoi ressemblent très certainement une grande partie de nos journalistes les mieux reconnus, et notre élite française bien-pensante, c’est un spectacle qui saura vous sortir de l’illusion.

Création automnale des Célestins, signée Jules Sagot et Christophe Montenez.

Dès votre arrivée au théâtre, lorsque vous allez vous installer à votre place, vous découvrez au plateau Sharif Andouna qui s’efforce d’installer un ingénieur, invité à son émission pour parler de son œuvre Domino. Avant même le début, les metteurs en scène jouent avec le théâtre épique : ils brisent le quatrième mur et laissent la réalité enlacer la fiction. Il devient alors difficile de distinguer le vrai du faux, et le public se sent rapidement pris à parti. Une discussion sur l’actualité économique, la décroissance et une multitude d’autres termes ponctués de préfixes dé

  • et de suffixes -ans mobilise le spectateur autour de l’actualité et de la chute libre dans laquelle l’humanité s’élance.

Ainsi, les émissions radio s’enchaînent, et après cette interview le plateau s’ouvre pour nous dévoiler une scénographie entre bistrot parisien un peu chic et plateau radio. À cour, un set musical rappelant les interludes de radio viendra vous surprendre durant le spectacle ; à jardin, un petit présentoir de bouteilles de rouge n’attend qu’une chose, que les bouteilles s’ouvrent. Nulle crainte, elles n’attendront pas longtemps, puisque dès l’arrivée de Jean-Charles Clichet les bouteilles entrent en jeu. Le vin rouge a son importance, car c’est la boisson qui représente certainement le mieux l’élite française, des journalistes aux politiciens en passant par le monde de la culture. L’expertise viticole ne passe pas inaperçue : les présentateurs sont ravis de partager leurs connaissances en la matière, et entre Merlot et Gamay, Beaujolais et autres, les bouteilles se vident à la vitesse de la lumière.

Mais en réalité, nous ne sommes pas là pour entendre l’expertise gastronomique et œnologique des trois journalistes; nous sommes là pour parler du climat. L’émission, qui prétend « décarboniser » les assiettes de ses auditeurs, a pour objectif de parler d’écologie, et l’actualité de cet été est inscrite dans le texte, ce qui, encore une fois, brouille les pistes de la fiction et plonge le spectateur dans une semi-réalité. Les 40 °C atteints, les oiseaux qui meurent : le duo Sagot-Montenez recrée parfaitement cette gauche caviar donneuse de leçons qui pourtant ne vaut pas mieux que les autres. Ils se disent conscients, mais le sont-ils vraiment ? Un mépris décomplexé de la cheffe, beaucoup de paroles, mais au fond les personnages savent eux-mêmes qu’ils ne sont pas fidèles à leurs propres valeurs.

Le moment fort du spectacle réside tout de même dans l’échange avec le public. Vous n’êtes pas un spectateur passif : vous êtes invités à raconter des souvenirs, applaudir, donner votre avis et même déguster. Cette proximité casse le mythe du journaliste inaccessible ou de la star inatteignable. Ces gens sont devant vous, ils vous sollicitent, et vous montrent que nos propres idoles ne sont pas toujours si parfaites.

La dégringolade est attendue, elle arrive rapidement et sans prévenir. Il serait dommage d’exposer toute la dégénérescence des personnages qui se transforment ; il est important de la découvrir par vous-même, même si elle nous laisse un peu sur notre faim. Après des moments forts qui s’enchaînent, cette fin s’efface sur le fond de tout ce que vous venez d’entendre et de voir.

En somme, si vous voulez voir à quoi ressemblent très certainement une grande partie de nos journalistes les mieux reconnus, et notre élite française bien-pensante, il faut découvrir cette création. Ne vous y trompez pas, c’est un spectacle qui saura vous sortir de l’illusion.

Notre note
3,5/5
✍️
Critique rédigée par Elisabeth Kyriakou
20 Octobre 2026 à 16h38

Partager