Le cœur de la pièce est d’une brûlante actualité, dans le sens le plus profond du terme : la mémoire. Nous suivons Édouard Herriot, qui se rend en Ukraine sous l’URSS en 1933. Il devient témoin de l’Holodomor, la plus grande famine qu’ait jamais subie ce pays, jusqu’à 5 millions de morts et revient en France en affirmant que tout va bien en URSS. Il ne dénonce rien.
Dès l’entrée dans la salle du théâtre Luca Paumier, le public est happé. Pas de lever de rideau solennel, mais des comédiennes déjà au travail sur scène, prenant des notes, installant d’emblée cette atmosphère d’archive, de dossier, d’enquête. On sent tout de suite que l’on ne va pas assister à une simple reconstitution historique, mais à une tentative de faire parler un silence.
La scénographie est inventive. Un mur qui se transforme en casier, puis en paysage, cette mobilité permanente dit quelque chose d’essentiel : l’histoire n’est pas un décor figé, elle se recompose sous nos yeux ; la contrainte nourrit l’inventivité, et cela fonctionne admirablement.
Dans un paysage théâtral de plus en plus accro aux micros, entendre les comédiens à voix nue relève presque de la provocation. Et c’est un grand plus. On redécouvre la technique, la diction, le travail du souffle et du corps. Voir cela, c’est toujours reconnaître le métier des comédiens et comédiennes, leur capacité à porter un texte sans artifice.
Le cœur de la pièce est d’une brûlante actualité, dans le sens le plus profond du terme : la mémoire. Nous suivons Édouard Herriot, qui se rend en Ukraine sous l’URSS en 1933. Il devient témoin de l’Holodomor, la plus grande famine qu’ait jamais subie ce pays, jusqu’à cinq millions de morts et revient en France en affirmant que tout va bien en URSS. Il ne dénonce rien.
Ce choix de sujet est d’autant plus précieux qu’il touche à ces erreurs commises par les gouvernements français, si souvent effacées de l’histoire officielle. La pièce ne se contente pas de raconter : elle ravive une mémoire de l’effacement.
La coexistence de l’ukrainien et du russe sur scène, dans des contextes précis, est un réel plus. Elle plonge le public dans une réalité linguistique et politique complexe, sans jamais la simplifier. Parmi les personnages, le binôme Daladier-Herriot fonctionne à merveille. Ce sont des personnalités que l’on voit rarement au théâtre, et les voir sur scène, avec leurs problématiques, réactive une mémoire trop longtemps laissée en jachère. Herriot ressort comme un vieil homme dépassé, sorti d’une autre époque, dont le raisonnement n’arrive plus à suivre son propre aveuglement.
Anatomie d’un aveuglement est une pièce qui éclaire des moments sombres de l’histoire avec une exigence. Elle ne donne pas de leçon, elle montre. Et c’est précisément en montrant, par le son, par le corps, par la langue et par l’histoire qu’elle réussit à faire exister ce que l’on aurait préféré oublier. Une pièce nécessaire.